Comme tout ce qui se passe sur les marchés ces jours-ci, les perspectives du marché obligataire canadien sont compliquées. On l’a vu avec la décision de la Banque du Canada, mercredi, de maintenir les taux d’intérêt face à l’“incertitude omniprésente” concernant les perspectives économiques à la suite des tarifs douaniers du président américain Donald Trump. Cette décision a été prise après une flambée des rendements obligataires canadiens à la suite de la pause de Trump dans les tarifs douaniers contre d’autres pays, ce qui a érodé une partie de la surperformance dont les obligations canadiennes ont récemment bénéficié.
Les observateurs du marché estiment que la banque centrale n’a pas fini d’assouplir sa politique. Étant donné que l’économie canadienne devrait souffrir des tarifs douaniers, la Banque du Canada devrait réduire ses taux, ce qui entraînerait une baisse des rendements à court terme. Les prix des obligations et les rendements évoluent en sens inverse, ce qui serait une bonne nouvelle pour les détenteurs d’obligations. La banque centrale a fait passer son taux directeur de 5,00 % à 2,75 % au cours de sept baisses consécutives depuis l’été dernier, et les marchés prévoient au moins trois autres baisses avant la fin de l’année 2025.
Il en va différemment pour les obligations à long terme. Contrairement aux rendements des obligations à court terme, qui ont tendance à réagir immédiatement aux baisses de taux d’intérêt, les rendements à long terme sont guidés par les prévisions de croissance économique et d’inflation. Les tarifs douaniers sont inflationnistes, car ils augmentent le coût des marchandises. “Compte tenu des effets stimulants éventuels du cycle d’assouplissement de la Banque du Canada, la courbe des rendements peut encore se pentifier quelque peu à mesure que 2025 avance, en particulier si la Banque décide de réduire davantage les taux”, déclare David Stonehouse, vice-président principal et responsable des investissements nord-américains et spécialisés chez Placements AGF. Une courbe de rendement est une représentation graphique des taux d’intérêt des obligations sur différentes périodes.
La seule mise en garde de M. Stonehouse concerne une éventuelle récession. Dans ce cas, “la courbe des rendements pourrait s’aplatir à nouveau en prévision de cette issue, avant de s’accentuer à mesure que le marché s’éloigne de la récession pour se tourner vers la reprise”. Une pentification de la courbe de rendement se produit lorsque l’écart entre les taux d’intérêt des obligations à court et à long terme se creuse.
L’effondrement du marché obligataire contredit la tendance
Les marchés obligataires ont été secoués ces dernières semaines par l’escalade de la rhétorique commerciale et la détérioration du contexte économique. Le repli du marché obligataire la semaine dernière a entraîné une hausse des rendements à court et à long terme, les investisseurs s’inquiétant de la hausse de l’inflation et de l’incertitude entourant la stabilité économique du Canada. Ces inquiétudes ont été alimentées par les craintes d’une récession américaine et de ses retombées potentielles.
Les rendements des obligations à 10 ans du gouvernement canadien ont chuté de leur sommet de 3,60 % en janvier à 3,01 % en mars, avant de remonter à 3,5 % au cours de la deuxième semaine d’avril, alors que la guerre commerciale de Trump ébranlait les marchés mondiaux. Les rendements des obligations à deux ans ont glissé de 3,15 % en janvier à un minimum de 2,37 % au cours de la première semaine d’avril, avant de remonter à 2,53 % à la mi-avril.
Une fois la poussière de la guerre tarifaire retombée, les experts obligataires prévoient que les rendements à court terme baisseront plus rapidement que les rendements à long terme pendant le reste de l’année, reflétant des probabilités plus élevées de poursuite de l’assouplissement monétaire. Il pourrait en résulter une nouvelle pentification de la courbe des rendements, un schéma souvent associé à l’intervention de la banque centrale dans un contexte de tensions économiques. C’est pourquoi Carl Gomez, économiste en chef et responsable de l’analyse des marchés chez CoStar Group Canada, prévoit une baisse constante des rendements, à moins qu’un bond significatif de l’inflation ne les fasse repartir à la hausse. Je pense que les rendements continueront à baisser sur l’ensemble de la courbe en 2025, sous l’effet de quelques autres réductions “d’urgence” de la Banque du Canada", déclare-t-il.
Toutefois, comme le marché obligataire est confronté à divers courants contraires, notamment le changement de politique commerciale des États-Unis, M. Gomez indique que “les obligations à court terme devraient être ancrées par quelques réductions supplémentaires de la Banque du Canada, [tandis que] les obligations à long terme pourraient dériver un peu plus haut, tirées [encore] plus haut par la hausse des rendements américains en raison d’une prime de terme plus élevée causée par l’augmentation des attentes en matière d’inflation et des préoccupations budgétaires.” La prime de terme fait référence au rendement supplémentaire que les investisseurs exigent pour détenir des obligations à long terme.
Plus précisément, la M. Gomez prévoit que la Banque du Canada pourrait réduire son taux terminal à 2,00 %-2,25 % d’ici la fin de l’année, tandis que les rendements des obligations du gouvernement du Canada à 10 ans pourraient augmenter à environ 3,7 %, contre 3,00 % actuellement.
Le marché obligataire canadien reste attirant
Le marché obligataire canadien continue d’attirer les investisseurs à la recherche d’un refuge dans un contexte d’incertitude commerciale et économique. Les analystes estiment que cette tendance devrait se poursuivre tout au long de l’année, même si le marché ne reproduira peut-être pas la surperformance de 2024.
Après avoir largement dépassé son homologue américain en 2024, le marché obligataire canadien a continué à progresser pendant la majeure partie de l’année, bien qu’à un rythme plus lent. Ce ralentissement peut être attribué aux forces contraires exercées par la poursuite de l’assouplissement monétaire de la banque centrale et la menace d’une hausse de l’inflation alimentée par les tarifs douaniers américains.
Leur attrait est confirmé par le fait qu’en janvier, les investisseurs étrangers ont augmenté leur exposition aux obligations canadiennes de 33,5 milliards de dollars canadiens - l’investissement le plus élevé depuis avril 2020 - selon les données les plus récentes de Statistique Canada. Notamment, le dollar canadien a baissé de 0,7 % par rapport au dollar américain en janvier, ce qui a encore renforcé l’attrait des obligations canadiennes pour les investisseurs mondiaux.
M. Stonehouse souligne qu’au 31 mars, le rendement de 2 % enregistré depuis le début de l’année dépassait celui des instruments de substitution des liquidités tels que les CPG et les bons du Trésor, ce qui illustre l’attrait des obligations. “Les obligations ont bénéficié de l’incertitude entourant les tarifs douaniers, l’impact négatif potentiel sur la croissance économique l’emportant sur les inquiétudes concernant les effets inflationnistes potentiels”, ajoute-t-il.
Les inquiétudes des investisseurs ont également été alimentées par des baisses significatives de la confiance des entreprises et des consommateurs. “Face à ce risque élevé, les obligations se sont quelque peu redressées au cours du premier trimestre, tandis que la Banque du Canada a indiqué qu’elle continuerait à réduire son taux directeur pour soutenir une économie confrontée à un risque accru”, explique M. Gomez.
Perspectives du marché alors que les tarifs douaniers se matérialisent
Dustin Reid, stratège en chef des titres à revenu fixe chez Placements Mackenzie, affirme que le marché obligataire canadien s’est globalement bien comporté, les rendements à 10 ans ayant modérément baissé pendant la majeure partie du trimestre. Ses perspectives sont restées largement inchangées par rapport à l’année dernière, malgré l’entrée en vigueur de certains tarifs douaniers américains. “Pour nous, la principale opération consiste à réduire les rendements canadiens et américains à 10 ans et à 30 ans, ce qu’ils ont fait, mais nous pensons qu’il y a encore de la marge”, déclare-t-il.
En raison de la mise en œuvre rapide et radicale des droits de douane américains, M. Stonehouse se dit “prudent quant aux perspectives à court terme et, par conséquent, positionné pour des rendements obligataires sur les marchés canadien et américain légèrement supérieurs à ce que nous avions initialement prévu”. Au niveau national, il s’attend à ce que le nouveau gouvernement canadien continue d’administrer des mesures de relance budgétaire, quel que soit le parti politique qui remportera les élections. Ces efforts “devraient se traduire par une accélération de la croissance économique vers la fin de l’année et en 2026, ce qui pourrait s’avérer plus difficile pour les obligations canadiennes”. D’ici à la fin de 2025, Stonehouse assure que le marché obligataire canadien peut encore réaliser des rendements à un chiffre moyen.
Réaction du marché obligataire aux baisses de taux de 2025
Cette année, la Banque du Canada a réduit ses taux d’intérêt de 50 points de base, ce qui a permis aux obligations à deux ans de surperformer. “À mesure que les baisses de taux se sont poursuivies, les rendements des parties à court et moyen terme de la courbe ont diminué, ce qui a stimulé les rendements au-delà des rendements initiaux”, note M. Stonehouse. En effet, les rendements des obligations d’État à court terme réagissent plus rapidement aux manœuvres de la banque centrale.
Les prix des obligations et les rendements sont inversement corrélés. Lorsque les rendements baissent, en raison de la diminution des taux d’intérêt, les prix des obligations augmentent généralement, et vice versa. D’un autre côté, M. Stonehouse estime que les rendements des obligations à long terme n’ont pas tant baissé que cela, car “le marché anticipe que les mesures de relance finiront par se traduire par une croissance économique plus forte”. Il souligne que les rendements à long terme ne sont que légèrement inférieurs aujourd’hui à ce qu’ils seront à la fin de l’année 2024.
En outre, la réaction du marché obligataire aux récentes réductions a été plus modérée que lors des cycles de réduction précédents, selon M. Gomez. “Cela s’explique en grande partie par l’augmentation de la prime de terme, étant donné que les prévisions d’inflation sont de plus en plus ancrées dans le marché”, explique-t-il.
Le chemin à parcourir : que réserve l’avenir aux obligations ?
De l’avis général, quels que soient les tarifs douaniers de Trump qui resteront en vigueur, ainsi que l’effet d’entraînement d’un ralentissement de l’économie américaine, pourraient peser sur la croissance économique du Canada à court terme. Cela plaide en faveur de la poursuite de l’assouplissement des politiques, ce qui fera baisser les rendements obligataires à court terme.
Toutefois, l’impact des droits de douane sur les obligations à long terme pourrait être minime. Selon la cote, étant donné que les réductions de 225 points de base se sont déjà concrétisées et que le taux directeur se situe désormais au milieu de la fourchette cible de la banque centrale (2,25 %-3,25 %), “les rendements des obligations à long terme se sont davantage inscrits dans une fourchette qu’ils n’ont diminué, car ils reflètent un retour éventuel à de meilleures perspectives de croissance.”
Selon M. Gomez, l’impact différent des baisses de taux sur les rendements obligataires à court et à long terme pourrait creuser l’écart entre eux, “entraînant une certaine pentification de la courbe jusqu’en 2025.” Bien que des réductions supplémentaires de 50 ou 75 points de base puissent être envisagées, la Banque ne descendra probablement pas en dessous de 2 %, “principalement en raison des risques d’inflation potentiels, ce qui finira par mettre un plancher sur la poignée de la courbe de rendement”.
Que doivent faire les investisseurs ?
Face à l’incertitude persistante et à la volatilité des marchés, il est important de rester flexible à mesure que l’environnement évolue, conseille Rachel Siu, directrice générale et responsable de la stratégie des titres à revenu fixe canadiens chez BlackRock. Pour les investisseurs qui cherchent à atténuer le risque, elle recommande les obligations canadiennes, tandis que les portefeuilles de revenus diversifiés mondiaux peuvent également offrir une protection potentielle.
D’un point de vue thématique, Mme Siu voit des opportunités dans plusieurs domaines des titres à revenu fixe mondiaux dans l’environnement économique actuel. “Nous pensons qu’il existe une opportunité intéressante pour les investisseurs de construire une répartition d’actifs fondamentalement sains, générateurs de revenus, avec des rendements globaux convaincants, tout en détenant une certaine durée dans le ventre de la courbe”, dit-elle. Elle préfère détenir des obligations à court terme et se concentrer sur les marchés en dehors des États-Unis.
Selon M. Reid, la volatilité actuelle du marché et le contexte économique font qu’il est prudent d’augmenter l’exposition aux actifs générateurs de revenus. “Alors que les actions affichent une plus grande volatilité dans les discussions sur les tarifs, qui ne devrait pas se dissiper [bientôt], il existe de nombreuses opportunités à revenu fixe qui peuvent fournir un rendement plus stable dans une perspective bien équilibrée”, affirme-t-il.
M. Stonehouse souligne la solide surperformance des obligations canadiennes au fil des ans, malgré la récente baisse des rendements obligataires. “Les obligations canadiennes ont fourni des rendements parmi les plus élevés de ces 20 dernières années, et les investisseurs peuvent obtenir des rendements encore plus élevés dans d’autres catégories telles que les obligations de qualité”, souligne-t-il.
Il ajoute que ces rendements peuvent offrir plusieurs avantages convaincants. Tout d’abord, ils sont devenus plus attrayants que les équivalents de trésorerie tels que les CPG, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années. Deuxièmement, ils aident les investisseurs à atteindre leurs objectifs de revenu et de rendement avec un risque relativement plus faible que celui des actions. En outre, les rendements sont suffisamment élevés pour constituer un coussin de sécurité si l’économie canadienne tombe en récession. “Ce contexte est l’un des plus attrayants que les investisseurs obligataires aient connu au cours des deux dernières décennies”, affirme M. Stonehouse. Il ajoute que les obligations constituent un élément clé du portefeuille, adapté aux objectifs de rendement et à la tolérance au risque des investisseurs.

